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22/04/2003

Retour sur deux maîtres du burlesque : Tati et Chaplin
Jean-Christophe Berjon

Sommaire :

Introduction
Ouvrages sur Jacques Tati
Jacques Tati, de François le facteur à Monsieur Hulot, de Stéphane Goudet (Cahiers du cinéma et CNDP, collection «Les Petits Cahiers», 2002)
Jacques Tati ou le Temps des loisirs, de Laura Laufer (Les Editions de l’If, collection «CinéCritique», 2002)
PlayTime, de François Ede et Stéphane Goudet, direction artistique Macha Makeïeff (Cahiers du cinéma, 2002)
Jour de fête ou la Couleur retrouvée, de François Ede (Cahiers du cinéma, 1995)
Jacques Tati, de Michel Chion (Cahiers du cinéma, collection «Auteurs», 1987, réédition 1994)
Tati, de Marc Dondey, avec la collaboration de Sophie Tatischeff (Ramsay Cinéma, 1989, réédition 2002)
Ouvrages et DVD sur Charlie Chaplin
Le Dictateur, de Charles Chaplin (DVD, MK2 éditions, 2002)
Chaplin, la grande histoire, de Christian Delage (Jean-Michel Place, 1998, réédition 2002)
Charlie Chaplin, d’André Bazin (Editions du Cerf, 1972, réédition Cahiers du cinéma, collection «Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma», 2000)
Chaplin, de David Robinson (Ramsay Cinéma, 1985, réédition 2002)

Introduction


L’année 2002, correspondant au vingtième anniversaire de la mort du grand Jacques Tati, devait être l’occasion de multiples hommages au maître français du burlesque. Orchestrée par le metteur en scène Jérôme Deschamps, la commémoration fut entamée en fanfare lors du dernier festival de Cannes, grâce, notamment, à une projection événement de Playtime (avec montée des marches d’un Hulot incarné par Michel Piccoli – dont le père figurait dans Playtime). Elle s’est ensuite prolongée un peu partout en France et dans le monde. L’événement ayant provoqué un étonnant succès en salles (près de 200 000 entrées pour le seul Playtime, et le double pour l’intégrale !), des résultats d’audience télévisée exceptionnels et une jolie moisson de succès en librairie : on pourrait presque parler de mini-phénomène de société. Il est rare, en effet, qu’un cycle de reprises trouve un tel écho, tous médias confondus. Les raisons d’un tel engouement sont évidemment à chercher au-delà de l’extrême qualité artistique du cinéma de Tati. Car ce dernier passionne, intrigue et fédère d’autant plus que son cinéma trouve aujourd’hui une résonance toute particulière. Plusieurs fois primé à Cannes ou à Venise, prix Louis-Delluc, césar, oscar, Tati a reçu tous les honneurs de son vivant. Pourtant, à l’heure des débats sur la mondialisation, son regard sur notre société semble plus pertinent que jamais. Tati est, de toute évidence, totalement en phase avec nos préoccupations du moment. Dans le même ordre d’idées, la ressortie en salles (également plus de 200 000 entrées), puis en DVD du Dictateur de Chaplin a confirmé cette tendance. Le burlesque vole au secours de la conscience politique !… Petit tour d’horizon bibliographique.

Ouvrages sur Jacques Tati


Jacques Tati est aujourd’hui considéré comme l’un des cinéastes les plus importants de l’histoire du septième art : innovateur, visionnaire, maître de sa technique et de son univers formels.

Jacques Tati, de François le facteur à Monsieur Hulot, de Stéphane Goudet (Cahiers du cinéma et CNDP, collection «Les Petits Cahiers», 2002)


Cet ouvrage de la collection pédagogique des "Petits Cahiers" remplit parfaitement son rôle de vulgarisateur de l’œuvre de Tati et rassemble un maximum d’éléments tous azimuts. Un retour sur son œuvre, les grandes lignes de son style, un ensemble de documents assez précieux (analyses de séquences, de plans coupés, entretiens, revue de presse…), une filmographie, une bibliographie et, surtout, une jolie réflexion sur les deux personnages créés par le réalisateur. Stéphane Goudet définit la présence de Tati par sa capacité à "jouer sur la raideur et la souplesse paradoxale d’un corps perçu comme surdimensionné". Il explique son glissement volontaire de François à Monsieur Hulot pour fuir un certain "comique rural". Alors que François était un être à part, Hulot, lui, participe à toutes les activités collectives. L’auteur cite au passage Jacques Doniol-Valcroze : "C’est l’absence de comique de Hulot qui rend le monde comique."

Plus encore, Goudet s’attache à la dimension sociologique du cinéma de Tati (dénonciation de l’uniformisation des modes de vie et des architectures, satire de l’américanisation du langage, mise en évidence de la marginalisation de la nature et de l’humain). Il précise que, parmi les motifs qui traversent presque tous les films de Tati, les véhicules aux prises avec la signalétique routière figurent en bonne position. "Les panneaux semblent ordonnateurs au point qu’il semble quasi impossible d’échapper à leur prescription." Pour Goudet, "rares sont les cinéastes qui ont témoigné avec autant de force et de pertinence des grandes évolutions de l’identité française durant vingt-cinq ans". Car Tati filme successivement la France rurale, celle des congés payés, la modernisation caractéristique des Trente Glorieuses et la menace de déshumanisation que font peser l’exhibition de l’ascension sociale, le triomphe de l’uniformisation et l’automobile envahissante.

Jacques Tati ou le Temps des loisirs, de Laura Laufer (Les Editions de l’If, collection «CinéCritique», 2002)


Laura Laufer, elle, n’analyse le cinéma de Tati qu’au travers d’un angle très précis (et pertinent) : son rapport à la fête, aux loisirs et à leur opposé, le travail. Selon elle, Tati déploie une "exceptionnelle capacité à saisir les tendances, les mutations à l’œuvre dans le monde, touchant au travail et à la qualité de notre vie". Si Hulot "savoure toute joie, insouciant de la norme sociale", ses films montrent à quel point les vacances ou les loisirs sont "un labeur planifié". "Le repos est soumis à l’influence et à l’organisation du travail. Le travail a contaminé les loisirs." Il a merveilleusement montré à quel point la consommation des marchandises devient "seule incarnation du plaisir, sens de la vie". Dans Mon oncle, il travaille au scalpel sa satire sociale (où "le fétichisme technologique est ridiculisé"). Laura Laufer montre que Tati saisit le contraste entre deux mondes : le nouveau et l’ancien, le riche et le modeste. "Hulot figure le signe ultime d’une anarchie douce et oisive." Dans Playtime, "la planète s’unifie sous la bannière symbolique d’un même gratte-ciel", reproduit sur toutes les affiches de l’agence de voyages (qu’elle vante les mérites de Mexico, de Hawaii ou de Londres…). Tati montre aussi que jamais société n’a produit autant de solitude. Avec Trafic, il se rit de ce que "la voiture ressemble à l’homme et l’homme à sa voiture". Du reste, s’amuse Laufer, l’automobile part à la casse tout comme on jette, on licencie celui qui la conçoit ! Selon elle, "Tati, lucide, voit l’avenir du monde s’uniformiser sous pensée et environnement uniques. Il croit en l’énergie de la fête pour pulvériser la vacuité de ce monde".

Une dédicace de l'ouvrage par Laura Laufer est organisée dans deux librairies parisiennes :

le 7 juin à 15h00 à la librairie Atmosphère dans le 5eme arrondt.

le 14 juin à 15 h00 à la librairie Les pas sages dans le 19 eme arrondt.


 

PlayTime, de François Ede et Stéphane Goudet, direction artistique Macha Makeïeff (Cahiers du cinéma, 2002)


Dernier né de ces ouvrages (et couronné par le prix du Meilleur Album de l’année, remis par le syndicat de la critique), celui consacré à Playtime. Réalisé sous la direction artistique de Macha Makeïeff (cofondatrice, avec J. Deschamps et Sophie Tatischeff – la fille du maître –, des Films de Mon oncle, structure à l’initiative de la ressortie en salles de l’intégrale des films de Tati) et coécrit par Stéphane Goudet, déjà cité ci-dessus pour son "Petit Cahier", et François Ede, également cité ci-dessous et responsable des restaurations de Jour de fête en couleurs et de Playtime en 70 mm, cet ouvrage revêt les aspects de catalogue officiel de la manifestation. Il n’en est pas moins riche. Tout d’abord parce que l’iconographie y est de tout premier ordre : le 70 mm et la profondeur de son champ offrent des clichés magnifiques.

Parmi les documents rares, le fameux courrier envoyé à Tati par François Truffaut en 1967 (cité dans la plupart des ouvrages répertoriés dans ce dossier) y figure in extenso. Les conditions de la sortie du film (diverses versions, coupes pratiquées…) sont détaillées autant que faire se peut, au même titre que l’ensemble du processus de création, de la genèse du projet au journal du tournage (essentiellement basé sur les notes de la scripte). L’incroyable construction des décors (ce que l’on appellera Tativille) sur le plateau de Gravelle, à Joinville, le gigantisme architectural et l’ingéniosité technique (malgré leur poids, les façades de building sont sur rails et donc mobiles !). Jour après jour, plan après plan, les aléas du tournage sont évoqués. Séquences expliquées, analysées, thèmes décortiqués, portée sociologique et esthétique du film, le livre trace un bilan complet, ultra-pointu de ce qui reste l’œuvre la plus aboutie de Tati. Celle où il expose totalement la radicalité de ses partis pris formels et son appréhension de la modernisation (uniformisation, déshumanisation).

Jour de fête ou la Couleur retrouvée, de François Ede (Cahiers du cinéma, 1995)


Le même François Ede avait déjà signé un ouvrage consacré à l’aventure d’un tournage de Tati. Le livre racontait la sidérante restauration de Jour de fête, tourné en couleurs (la version en noir et blanc, diffusée jusque-là, n’étant qu’une copie de secours !) et qui n’avait jamais pu être développé, le laboratoire Thomson ayant finalement renoncé à finaliser son procédé (qui était appelé à devenir le concurrent français du fameux Technicolor). Certes passionnant d’un point de vue documentaire, le livre se révèle toutefois beaucoup plus axé sur l’exploit technique lui-même que sur le travail de Tati. En cela, il revêt quand même un caractère un peu anecdotique.

Jacques Tati, de Michel Chion (Cahiers du cinéma, collection «Auteurs», 1987, réédition 1994)


Normal que Michel Chion, grand spécialiste du "son au cinéma" (titre d’un de ses ouvrages les plus réputés) et adepte de la musique concrète (à laquelle il compare le travail sonore de Tati), ait signé l’un des ouvrages d’analyses les plus pointus consacrés au "monde de Tati" (par opposition aux "films de Chaplin"). L’étonnante maîtrise sonore constituait assurément l’une des clefs de cet univers si personnel… Chion décrit comment Tati, "par le simple jeu des variations de niveaux", fait alternativement surnager une voix plutôt qu’une autre, un son plutôt qu’un autre. Il précise que "le son chez Tati n’a pas, ou peu, de valeur concrète. […] Il tend à être un signe, un substitut du langage, il dit, par son rythme et par son articulation, des choses abstraites". De même, il évoque les dialogues ("soit très étranges, soit très banals"), sans fonction narrative directe, mais qui fournissent sur les personnages des touches tout aussi importantes que leur habillement ou leur démarche, et "visent à épingler le vide des propos". Tati refuse même quasi systématiquement le dialogue. Peut-être par crainte d’être entraîné vers une comédie trop appuyée…

Chion nous explique comment, lorsque Tati veut attirer notre regard sur l’un de ses personnages, il met au premier plan, de dos ou de trois quarts, un autre personnage qui l’observe. "Ce parti pris, avec l’emploi systématique du plan général, interdit la classique identification au personnage. Il s’agit plutôt pour nous de nous identifier à "un certain regard"." De même, l’emploi, fréquent chez Tati, du gag à répétition "procède d’un goût abstrait pour la variation et n’est pas destiné à servir l’impact du gag". Tati était ainsi adepte du "il était une autre fois", tout en s’autorisant à ne pas clore ses gags.

Pour M. Chion, le chemin détourné paraît être la figure favorite de Tati. "La question n’est pas d’aller droit ou en lacets, c’est surtout de ne pas respecter la ligne qui est écrite, même quand elle est écrite invisiblement."

Bien sûr, parfois, Chion pousse la lecture analytique un peu loin et ose des hypothèses alambiquées, voire fantaisistes, mais certains recoupements sont sinon révélateurs, tout au moins amusants ! Par exemple, la présence cyclique de poissons : l’illusion de squale provoquée par le kayak de Hulot plié en deux, le brochet qui dépasse de son sac à provision, le turbot à la royale éternellement resservi au Royal Garden ou, bien sûr, le poisson géant vertical du jardin des Arpel !

Plus significatif, Chion est admiratif de l’évolution suivie par Tati, répondant pour chaque film un peu moins au principe du personnage "déclencheur de catastrophes", pour au contraire s’ouvrir sur "un comique démocratique" où "tout le monde est drôle". Tati utilise le crédit de Hulot pour amuser au travers de toutes les autres figures. Hulot ne sera parfois même qu’"un homme flou, un passant", ne faisant qu’apparaître et disparaître. Tati s’était tout d’abord refusé à franchir la barrière du vraisemblable, basant son comique sur l’observation. Pour Playtime, il supprima le superflu (décor nu, lisse, colossal), la famille de Hulot, le héros principal lui-même, l’intrigue et les ressorts dramatiques, la nature, jusqu’aux couleurs…"Tati a peint son époque comme un changement d’époque ; ce faisant, il était toujours décalé", constate Chion.

Tati, de Marc Dondey, avec la collaboration de Sophie Tatischeff (Ramsay Cinéma, 1989, réédition 2002)


Enfin, Marc Dondey propose un ouvrage beaucoup plus classique, biographie linéaire richement illustrée. Il nous parle des origines familiales de Tati, de ses premiers gags avec son équipe de rugby, de ses premiers pas de comique (toujours grâce au rugby), de ses premiers sketchs (de mime) consacrés aux sportifs (Sport muet puis Impressions sportives), de ses premières vraies scènes au théâtre Michel puis à l’ABC (le grand music-hall d’alors), où Colette le découvrait et écrivait à son sujet : "Cet étonnant artiste a inventé quelque chose qui participe de la danse, du sport et du tableau vivant… Sa force de suggestion est celle des grands artistes." Puis, à partir de 1932, ses premiers pas au cinéma, qui le conduisent immédiatement à l’écriture. Sa première réalisation (le court métrage L’Ecole des facteurs) survient dix ans après son premier beau scénario-rôle, Soigne ton gauche, réalisé par René Clément. Nous sommes en 1946. L’année suivante, Tati se lance dans la folle aventure d’un premier long métrage (en couleurs) : Jour de fête obtiendra un succès inespéré. Dondey nous relate les étapes du tournage, relève déjà l’inventivité visuelle et sonore de Tati. "La fantaisie puise dans la saveur du réel." Puis Tati crée M. Hulot lors de ses Vacances qu’André Bazin considérera à sa sortie comme "l’œuvre comique la plus importante du cinéma mondial depuis les Marx Brothers et W.C. Fields". Dondey nous apprend que, pour recomposer le bruit de la mer, Tati et sa monteuse Suzanne Baron ont utilisé (et mixé) pas moins de 365 sons distincts de vagues ! Ou comment l’architecture de la maison de Hulot est née de croquis de Pierre Etaix, son futur "héritier" (qui apparaît en facteur dans Mon oncle !), alors que la fameuse villa Arpel était créée par Jacques Lagrange, coscénariste et décorateur de presque tous les films de Tati. Etaix précise que Tati "pouvait faire 25, 50 variations à partir de la même observation. C’était un travailleur fabuleux". Pour Dondey, "Hulot, comme Keaton, oppose à l’absurdité de l’univers sa désarmante naïveté" et évoque l’infinie tendresse de Mon oncle. Puis vient la folle aventure de Playtime. Son échec. Trois ans plus tard, il tourne Trafic, qu’il devait, initialement, seulement écrire et interpréter (son ami néerlandais Bert Haanstra renonçant assez vite à la réalisation pour lui laisser les pleins pouvoirs). En raillant l’Homo circulans, Tati renoue avec "l’univers des bandes blanches et des panneaux indicateurs, et avec l’obsession migratoire de ses contemporains". Mais "Tati paie cher le prix de son isolement. Il traverse des phases de découragement profond". Après la Hollande, c’est la Suède qui lui permet de tourner (Parade), alors que son ultime scénario (Confusion) restera à jamais inédit. Pour Marc Dondey, au terme de ses 270 pages documentées, "le mystère de ce que l’on est tenté d’appeler le phénomène Tati demeure, sans doute unique dans l’histoire du cinéma".

Ouvrages et DVD sur Charlie Chaplin


Autre burlesque à avoir connu un impressionnant regain de succès cette année : Charlie Chaplin. La ressortie de ses deux films les plus politiques Le Dictateur avant celle des Temps modernes (4 juin 2003, et peut-être en clôture du prochain festival de Cannes) recoupe le phénomène Playtime. La satire comique a d’incomparables vertus pour susciter les prises de conscience…

Le Dictateur, de Charles Chaplin (DVD, MK2 éditions, 2002)


Il n’est pas nécessaire de louer ici la qualité du Dictateur, l’un des chefs-d’œuvre de Chaplin. Son édition en DVD nous offre, outre les commodités classiques (langues, sous-titres, scènes clés, etc.), une image entièrement restaurée et des compléments grisants. D’une part, des images de répétitions inédites (en couleurs), réalisées par Sidney, le frère de Chaplin, qui, même si elles ne revêtent pas toujours un caractère capital, sont souvent intéressantes, voire émouvantes. D’autre part, un passionnant documentaire (Le Vagabond et le Dictateur) met en relief les étonnantes similitudes dans les destins de Chaplin et de Hitler. Nés la même semaine, le même mois, la même année, outre leur commune moustache et leur célébrité inégalée (l’un fut le plus aimé des hommes, et le second, le plus haï), tous deux quittent leur pays pour conquérir le monde et deviennent vagabonds… Alors que l’art sauve Chaplin, le cuisant échec de Hitler à l’Académie de Vienne le précipite vers la politique. Pendant que Chaplin prolonge les délices du cinéma muet, Hitler triomphe par ses dons d’orateur : c’est d’ailleurs pour celui qu’il considérait comme l’un des plus grands acteurs qu’il ait vus (!) que Chaplin parlera pour la première fois à l’écran ! Bref, Le Dictateur pourrait être considéré comme "le plus grand duel de l’histoire". Et, à ce compte-là, Chaplin pourrait bien sortir grand vainqueur, lui que le monde entier (de Hollywood à l’Allemagne nazie) croyait à tort juif (il est vrai qu’il ne démentit jamais !). Au point d’être traité par la presse nazie d’"acrobate juif répugnant" après son passage triomphal à Berlin, en 1931… Chaplin se lance alors dans le véritable combat d’un "David comique contre Goliath". Malgré le désaveu frileux de Hollywood (Roosevelt, lui, manifesta son soutien !), Chaplin tient bon. Il entame le tournage en septembre 1939 (quelques jours après le début de la guerre). Un tournage fleuve : 559 jours, durant lesquels il retourne inlassablement chaque scène jusqu’à la perfection (il est seul producteur)… Comble de l’histoire, le documentaire nous apprend que Hitler a vu à deux reprises le film de Chaplin, et que le seul objet resté intact à la Chancellerie après son suicide fut… son globe !

Chaplin, la grande histoire, de Christian Delage (Jean-Michel Place, 1998, réédition 2002)


Pour prolonger la réflexion sur Le Dictateur et ses innombrables résonances en ses mois de crises politiques mondiales, rien de mieux que l’ouvrage de Christian Delage (précieux recueil de documents sur le tournage, les intentions de Chaplin, ou ses partis pris formels et narratifs). Outre une galerie impressionnante de photos de travail, de tournage ou de studio, il propose un ensemble de documents historiques passionnants. On peut y lire, en complément d’un texte fluide, humble et documenté, quelques extraits d’entretiens ou d’articles parus à l’époque. On y décèle la conscience politique de Chaplin et y constate les multiples pressions qu’il subit. Parmi ces perles, citons un article paru dans le Film-Kurier le 25 novembre 1938, qui, notamment, fustige le comportement des Américains sensibles à la "propagande communiste en col blanc" du "juif Charlie Chaplin", en les avertissant au passage : "Ils se rendront sûrement compte un jour où les mène leur "esprit de tolérance." A l’inverse, on sait hélas où cet esprit d’intolérance a mené les Allemands… De telles références historiques sont riches de sens, à une époque où la méthode forte semble être redevenue très prisée.

Charlie Chaplin, d’André Bazin (Editions du Cerf, 1972, réédition Cahiers du cinéma, collection «Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma», 2000)


Tant de choses ont été écrites à propos de Chaplin qu’il est difficile d’extraire de cet océan littéraire un ouvrage plus qu’un autre. La compilation de textes de Bazin, concoctée par Truffaut en 1972, figure assurément parmi les plus réjouissants… Bazin nous y introduit au mythe de Charlot : "Le provisoire qui lui suffit toujours", "une totale indifférence au sacré" (rites religieux, mais aussi convenances sociales, tenue à table…). Ou encore : "Il semble que les objets n’acceptent d’aider Charlot qu’en marge du sens que la société leur avait assigné." Sa réflexion sur Le Dictateur est habile. Le Hinkel de Chaplin serait "la catharsis idéale de Hitler", et tout se résumerait à un "calembour pileux rendu inconcevable si Hitler n’avait pas commis le premier l’imprudence de ressembler à Charlot par sa seule moustache" ! Mais c’est Monsieur Verdoux qui enthousiasme le plus Bazin. Il y voit l’exact opposé de Charlot, et "c’est tout l’univers chaplinesque qui se trouve du coup renversé". Il décrit les similitudes entre Don Juan et Chaplin (à l’écran et à la ville), ou évoque "le visage d’un homme déjà vieilli, en surimpression", redoutable "psychanalyse photographique"… A noter que ce volume contient également un papier (paru en 1947) de Jean Renoir sur le même Verdoux et se clôt par une critique de La Comtesse de Hong-Kong signée Eric Rohmer (Bazin était mort depuis neuf ans lorsque sortit, en 1967, l’ultime film de Chaplin).

Chaplin, de David Robinson (Ramsay Cinéma, 1985, réédition 2002)


Enfin, pour vous plonger plus avant dans l’étonnant destin de Charles Spencer Chaplin, vous pouvez lire son autobiographie parue en 1964. Mais, exclusivement basée sur ses souvenirs (il avait quand même déjà soixante-quinze ans !), elle est parfois un peu romancée. Plus fiable, et extrêmement complète et précise, la monographie de David Robinson (tout juste rééditée et traduite), Chaplin. His Life and Art, offre une parfaite synthèse de l’œuvre et de la vie du créateur de l’immortel Charlot. Une somme passionnante.


Par-delà l’étude des langages cinématographiques de Tati et de Chaplin, c’est l’étonnante actualité de leurs préoccupations qui fascine aujourd’hui. Ce n’est pas tant la vie ou la filmographie de ces deux grands de l’humour qui inspirent les analystes, mais la portée de leur cinéma. Car, lorsque Tati raille la modernisation à outrance et la dépeint en soulignant sa dimension absurde et déshumanisante, et ce dès 1958, il fait pour ainsi dire acte de visionnaire. Il remplit pleinement le rôle citoyen de l’artiste : aiguillon, révélateur, provocateur, déclencheur. Lorsque Chaplin signe Le Dictateur en 1939, il ose réaliser un cinéma incroyablement audacieux, militant, résistant. Tout en étant radicalement populaire. C’est en effet parce que leur cinéma reste profondément comique que Chaplin et Tati sont de très grands artistes. Même lorsqu’ils s’engagent, ils le font en utilisant leurs armes : l’observation, le sens du gag, la fluidité du style (ainsi que l’amour des belles histoires bien rondes, en ce qui concerne Chaplin, et une poésie nostalgique dans le cas de Tati). Au moment où notre société doute de ses valeurs (perte d’idéaux politiques, retour au religieux, agitations géopolitiques…), Chaplin et Tati offrent, l’air de rien, de précieux repères qui semblent, un demi-siècle plus tard, plus forts que jamais.

A propos de ces deux monstres sacrés, le lecteur pourra aussi consulter les ouvrages de Louis Delluc, Barthélemy Amengual, Georges Sadoul, Jean Mitry, Maurice Bessy, David Bellos et Robert Benayoun, notamment.