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20/03/2000
Jean-Claude Brisseau

Cinéaste, Jean-Claude Brisseau est notamment l'auteur de Un jeu brutal (1982), De bruit et de fureur (1987), Noce blanche (1989), Céline (1992), L'Ange noir (1994). Son nouveau film, Les Savates du Bon Dieu (2000) est à l'affiche depuis le 8 mars.

J'ai toujours aimé aller au cinéma. Enfant, j'allais voir les films de Clark Gable, Gary Cooper ou John Wayne. A seize ou dix-sept ans, j'ai lu pour la première fois les Cahiers du cinéma, c'était le numéro 103, et j'ai découvert l'importance des cinéastes, l'intérêt de la mise en scène. C'était le début de ma prise de conscience du style. Ce sont des films de cette époque, des films de la naissance de ma cinéphilie, que j'ai choisi de montrer à la Cinémathèque française dans le cadre de la rétrospective qui m'était consacrée.
Mes choix n'ont pas beaucoup changé depuis l'époque de mes vingt ans. Mais j'ai évolué en ce qui concerne John Ford, dont je n'aimais à l'époque que quelques films. Je rejetais le côté sentimental des films de Ford, comme je rejetais toute une série de mélos. Ce n'est qu'à quarante ans que j'ai compris le sens de la sentimentalité de Ford, à l'intérieur de la vision du monde exprimée dans ses films. Quant au mélo, je n'ai plus rien contre, et certains m'ont beaucoup impressionné, comme Images de la vie de John M. Stahl, qui est la première version de Imitation of Life de Douglas Sirk. C'est un film remarquable, on dirait presque du Renoir.

J'admire Renoir, mais je n'aime pas ses derniers films. Cela en fera peut-être sauter certains au plafond. Le Renoir que j'aime vraiment, c'est le Renoir d'avant-guerre, la période de Toni, La Chienne, Boudu sauvé des eaux. Jusqu'à La Règle du jeu. Ensuite, j'aime bien, mais moins, ou je n'aime pas. Il faut préciser que j'ai vu, par exemple, Le Déjeuner sur l'herbe autour de ma vingtième année. J'ai maintenant cinquante-six ans, et je ne l'ai donc pas vu depuis longtemps. Peut-être mon jugement serait-il différent. Mais à l'époque, je l'avais vu plusieurs fois sans jamais être emballé. Jusqu'à trente ans à peu près, je revoyais tous les films plusieurs fois, même ceux que je n'aimais pas.

La première fois que j'ai vu L'Avventura, je me suis franchement emmerdé. A la septième fois, je l'ai vraiment aimé. Quand je dis que je n'aime pas un film, ça ne veut pas dire que j'ai raison. Pour moi, ce sont ceux qui aiment les films qui ont raison. Et je donnerai donc raison à ceux qui aiment Le Testament du docteur Cordelier ou Le Petit Théâtre de Jean Renoir, que je n'aime pas.

Alain Resnais est pour moi un très grand cinéaste. La Guerre est finie, L'Année dernière à Marienbad, Muriel et Je t'aime, je t'aime sont des films qui m'ont fortement marqué, et influencé en tant que cinéaste. Une des choses qui m'a le plus intéressé chez Resnais, c'est sa manière de filmer la réalité et la platitude du réel, comme un suspense. Avec des travellings qui pourraient rappeler la mise en scène d'Hitchcock pour la première partie des Oiseaux. Ça donne chez Resnais le sentiment d'une dramatisation glaciale de la réalité plate, une dramatisation qui ouvre sur une angoisse. J'ai toujours eu le sentiment que les films de Resnais étaient une tentative d'aller voir de l'autre côté de la réalité, du côté de la mort, comme si Resnais était fondamentalement anxieux et qu'il avait peur. Ce n'est pas péjoratif. C'est l'angoisse au sens de Pascal.

J'ai toujours aimé les films de Chabrol, même quand il était détesté et méprisé, ce qui lui est arrivé longtemps. Je serais très embarrassé s'il me fallait retenir que quelques uns de ses films. Parmi ceux qui m'ont vraiment emballé, il y a Les Bonnes Femmes, Les Godelureaux, Les Cousins. J'avoue que je trouve quand même certains des films de Chabrol assez affligeants, je lui ai dit d'ailleurs. Pour moi, un de ses pires, c'est Folies bourgeoises. Mais en tout cas, ça ne laisse pas indifférent, on se dit que c'est hallucinant que Chabrol ait fait cela. Chabrol est moins un styliste que Resnais, ou Godard, c'est évident, mais c'est un metteur en scène qui aime le cinéma et qui sait toujours ce qu'il fait. Je lui ai rendu hommage dans un de mes films, De bruit et de fureur, où il y a cinq lignes de dialogue qui viennent directement du Boucher.

Godard est souvent considéré comme un grand analyste de la réalité, mais j'ai personnellement toujours estimé qu'il était au contraire un analyste médiocre de la réalité. Sur ce terrain, c'est plutôt un bourgeois. Mais il y a, en revanche, un recul poétique par rapport à de la réalité qui est réellement intéressant chez Godard. Ce qui est souligné et dit explicitement dans Le Mépris, avec la phrase d'André Bazin : "le cinéma substitue à notre regard une réalité qui s'accorde à nos désirs". Les films de Godard, c'est ça. J'aime moins ceux des dernières années, car j'ai le sentiment que Godard s'est laissé enfermer dans une posture de cinéaste un peu fabriquée. Pour moi, l'image la plus juste, la plus parlante de lui, c'est celle qu'il donne dans Prénom Carmen, où il a l'air d'être complètement coupé du monde réel parce que personne ne lui dit la vérité, et où il cherche désespérément un contact avec une réalité plus critique vis-à-vis de lui-même. Godard n'est pas un cinéaste qui a le génie de la mise en scène, au sens où Hitchcock l'avait, et il n'est pas bon directeur d'acteurs. Mais c'est un cinéaste qui a le sens de la globalisation du film, la maîtrise de la synthèse de tous les éléments qui entrent dans la composition d'un film, de la lumière au montage, en passant par la musique. Godard sait comment cette synthèse peut donner une certaine grâce. Adolescent, puis jeune adulte, je me suis parfaitement retrouvé dans la phrase de Bazin placée en exergue du Mépris, car la réalité que m'offrait le cinéma s'accordait bien plus à mes désirs que la réalité que je découvrais dans le monde professionnel. Je m'aperçois que c'est même le sujet de mes films : le rapport à la réalité. Mes films ne sont pas des films sur les banlieues ou autre chose. Ce sont profondément des films sur le problème du rapport à la réalité, quelle qu'elle soit. J'ai toujours été fasciné par le fantastique, et plus précisément par le rapport entre le fantastique et la réalité. Je déteste séparer les deux. D'où mon admiration pour le cinéma de Cocteau, et notamment Orphée, que j'ai vu enfant. La réalité qui décolle et qui fait rêver ou qui fait peur, c'est présent chez lui. La Belle et la Bête est évidemment un grand film sur cette question.

C'est Psychose qui m'a fait apprendre le cinéma. Je l'ai vu le premier jour de sa sortie en France, et je me souviens que je suis allé voir, à la séance suivante, La Vérité de Clouzot, qui sortait le même jour. J'ai beaucoup étudié Psychose, c'est un des films que je connais le mieux. Des gens me disent parfois que je ne devrais pas décortiquer les films, que c'est mon côté prof. Mais je persiste à penser qu'il faut comprendre pour aimer, et que tous les grands films résistent aux tentatives d'analyse. Psychose ne m'a d'ailleurs pas particulièrement plu pour la fameuse scène de la douche, qui est celle qu'on décortique généralement. Je préfère le meurtre dans l'escalier, qui est plus fort. Ce qui m'a toujours intéressé, c'est ce qu'il y a autour de cette scène de la douche, avant et après, toute la construction du film. Et bien entendu la force secrète de la mise en scène, sa beauté formelle en même temps que son audace dans le spectaculaire. Pour atteindre une certaine élégance visuelle, il faut généralement masquer les mouvements de caméra. Hitchcock retourne cette règle. Cukor avait dit de Psychose : c'est un film où la caméra danse, et quand on voit les mouvements de caméra, c'est très dangereux pour le cinéma, mais Hitchcock s'en sort à merveille. C'est vrai. Il y a une élégance réelle des mouvements de caméra, pourtant très visibles mais intégrés à une cohérence d'ensemble.

Pour les cinéphiles, le remake de Psychose réalisé par Gus Van Sant est une mine d'or, bien que ce soit un mauvais film, ou justement à cause de cela. C'est la première fois dans l'histoire du cinéma qu'un film reprend à quatre-vingt-dix pour cent l'original, avec les mêmes plans, les mêmes dialogues, la même musique. Mais l'un a une force saisissante, et l'autre est à peu près une nullité. Moi qui pensais que seuls les questions de construction et de mise en scène comptaient, j'ai découvert en comparant Psychose et sa copie que le casting et la manière de diriger les acteurs étaient d'une importance cruciale. Si vous vous trompez dans ce domaine, le film tombe. Même des éléments qui semblent de l'ordre du détail, comme la vitesse d'un mouvement de caméra ou la qualité du mixage de la musique, ont un rôle essentiel. Pour le Psychose de Gus Van Sant, la musique a été mixée de manière ronde, moderne, avec la stéréo, alors que dans le film de Hitchcock, la musique avait été mixée dans une tonalité grinçante, pas déplaisante à l'oreille mais inquiétante. Ça change tout. Une scène filmée exactement de la même façon s'effondre avec la musique mixée pour le film de Gus Van Sant. Ça me rappelle la formule de Melville, à qui on avait demandé ce qui était le plus important dans un film. Il avait répondu : le casting à cinquante pour cent, le scénario à cinquante pour cent, le mixage à cinquante pour cent, le montage à cinquante pour cent, voulant dire que si un seul de ces éléments était défaillant, tout le reste était perdu. Tous les apprentis cinéastes devraient étudier les différences entre ces deux Psychose, qui sont à la fois criantes et subtiles. Les grands films ne sont pas des modèles qu'on peut suivre, ou reproduire.

Truffaut n'a pas réussi quand il a voulu imiter Hitchcock. Il n'était pas capable de filmer un meurtre, de filmer la violence. Il ne savait pas non plus filmer les hommes trop virils, comme Belmondo dans La Sirène du Mississipi, peut-être parce qu'il les considérait comme des rivaux. En cela, il se rapprochait quand même d'Hitchcock. Mais Truffaut était un grand cinéaste quand il faisait ses films totalement personnels, comme Les Deux Anglaises et le continent ou comme Jules et Jim, qui est un film très dur finalement.

Aujourd'hui, je continue à voir systématiquement les films qui sortent, en tout cas le plus possible, y compris des films qui manquent d'intérêt. Je veux les voir pour les comédiens, ou pour un aspect technique. J'en vois aussi beaucoup en vidéo ou en DVD. J'ai par exemple un grand souvenir de ma découverte de films de Lubitsch des années trente qui étaient sortis en coffret il y a trois ans. Plus récemment, j'ai vu par hasard un film de Robert Mulligan, The Stalking Moon, en français L'Homme sauvage, avec Gregory Peck, qui n'est pas dans sa meilleure période. Le film n'est pas d'une grande teneur formelle, mais c'est un excellent travail de cinéaste. A l'intérieur d'un western à l'esprit un peu humaniste, on découvre toute une partie tournée quasiment comme un film fantastique. L'œuvre Robert Mulligan a été sous-estimée parce qu'on n'y trouve pas de thèmes récurrents, mais c'était un excellent metteur en scène. Ce qui m'intéresse, ce que j'aime au cinéma, c'est quand, en voyant un film, je vois un homme qui parle. Et quand je sens que cet homme parle de façon intime, très personnelle, à travers son film, par sa mise en scène.
Propos recueillis par Frédéric Strauss

Films cités
L’Avventura de Michelangelo Antonioni, Italie, 1959 Les Cousins de Claude Chabrol, France 1958 Les Bonnes Femmes de Claude Chabrol, France, 1959 Les Godelureaux de Claude Chabrol, France, 1960 Le Boucher de Claude Chabrol, France, 1969 Folies Bourgeoises de Claude Chabrol, France, 1975 La Vérité de Henri-Georges Clouzot, France, 1960 La Belle et la bête de Jean Cocteau, France, 1945 Orphée de Jean Cocteau, France, 1949 Le Mépris de Jean-Luc Godard, France, 1963 Prénom Carmen de Jean-Luc Godard, France, 1983 Vertigo (Sueurs froides) de Alfred Hitchcock, Etats-Unis, 1958 Psycho (Psychose) de Alfred Hitchcock, Etats-Unis, 1959 The Birds (Les Oiseaux) de Alfred Hitchcock, Etats-Unis, 1962 Family complot (Complot de famille) de Alfred Hitchcock, Etats-Unis, 1975 The Stalking moon (L’Homme sauvage) de Robert Mulligan, Etats-Unis, 1968 La Chienne de Jean Renoir, France, 1931 Boudu sauvé des eaux de Jean Renoir, France, 1932 Toni de Jean Renoir, France, 1934 La Règle du jeu de Jean Renoir, France, 1939 Le testament du docteur Cordelier de Jean Renoir, France, 1959 Le Petit théâtre de Jean Renoir de Jean Renoir, France, 1969 L’Année dernière à Marienbad de Alain Resnais, France, 1960 Muriel ou le temps d’un retour de Alain Resnais, France, 1962 La Guerre est finie de Alain Resnais, France, 1965 Je t’aime, je t’aime de Alain Resnais, France, 1967 Imitation of life de Douglas Sirk, Etats-Unis, 1958 Images de la vie de John. M.Stalh, Etats-Unis, 1934 Jules et Jim de François Truffaut, France, 1961 La Sirène du Mississipi de François Truffaut, France, 1968 Les Deux anglaises et le continent de François Truffaut, 1971 Psycho (Psychose) de Gus Van Sant, Etats-Unis, 1998

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